Paysans d’ici et d’ailleurs, blues sans frontières

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Projection débat à Boborola dans l’ouest du Burkina

Des paysans burkinabè découvrent à travers une projection débat les difficultés des agriculteurs luxembourgeois et européens et réalisent que la situation de ces derniers n’est pas aussi rose qu’ils le pensaient. Finalement, être agriculteur, en Europe comme au Burkina, c’est vivre les mêmes peines et le même attachement à la terre.

Les paysans burkinabè, généralement peu informés des réalités des agriculteurs européens, envient ces derniers et leur vouent une admiration sans bornes. « Chez les agriculteurs européens, tout est prêt avant que le travail ne commence. Même s’il ne pleut pas, ils savent comment faire pour que le champ soit humide. Chez nous ici quand on cultive et le peu de moyen qu’on met, s’il ne pleut pas on perd tout. Les agriculteurs européens n’ont pas les mêmes problèmes que nous. On peut même dire qu’ils n’ont pas de problèmes », déclare non sans conviction Idrissa Ouédraogo, conducteur de tracteur en plein labours.

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Nous sommes en juin et la campagne agricole démarre au rythme des pluies qui s’installent timidement. A Boborola un village situé dans l’ouest du Burkina Faso, un groupe de paysans n’imaginent pas, mais découvrent pour de vrai les réalités de l’agriculture luxembourgeoise et européenne, à travers le film De Bauer blues de Julie Schroell.

Abandon du métier d’agriculteur, solitude, chute continue des prix des produits agricoles depuis les années 1970, maladies animales, contamination des sols… le film décrit une situation alarmante, qui laisse de marbre les paysans de Boborala, davantage captivés par l’abondance de l’équipement agricole qui leur fait tant défaut.

Le témoignage de Gnanou Adama, paysan à Boborola, en dit long : « Ici pour cultiver, la première des choses c’est d’avoir une femme. La femme vous vient en aide dans les travaux champêtres et c’est très important. Lorsqu’on a une superficie très importante à cultiver, on est souvent amené à prendre une deuxième, une troisième femme, ainsi de suite. C’est la main d’œuvre en quelque sorte. Sans cela, ça joue beaucoup sur notre production parce qu’il faut beaucoup de gens pour pouvoir cultiver. Alors qu’en Occident, tout est prêt, il suffit de mettre les machines en marche et c’est parti ».

Les paysans ont le blues

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Si à Boborala, les paysans rêvent autant d’Europe, c’est pour fuir les dures réalités que vivent les agriculteurs et éleveurs burkinabè. Vêtu d’un boubou kaki et coiffé d’un bonnet de paille tissé, son bâton à la main gauche, Hamidou Sangaré fredonne une douce mélodie bergère en caressant ‘’mallé’’ débout au milieu de l’enclos. C’est sa vache favorite.

A 42 ans, cet éleveur nomade dans l’âme subit de plein fouet les effets du changement climatique. Il confie : « Il y a quelques années, il pleuvait bien et il y avait le pâturage en abondance. Aujourd’hui, il ne pleut plus assez et il n’y a plus de zones de pâturage. Ce qui rend difficile l’entretien de nos bétails. Après la saison pluvieuse, la famine tue nos animaux. Si nous ne trouvons pas de solution dans quelques années ça risque d’empirer, nous n’aurons plus de bétails et cette situation nous inquiète ».

Comme beaucoup d’autres familles d’éleveurs nomades, Hamidou Sangaré s’est installé à Boborola avec ses deux épouses, ses dix enfants et son troupeau d’une trentaine de bœufs. Désormais sédentaire, il s’essaye à l’agriculture, mais sans grand succès. « De nos jours si nous ne cultivions pas, nous n’aurions pas à manger. C’est ce qui nous oblige à cultiver sinon nous ne savons pas cultiver. Nous pouvons cultiver un grand espace sans avoir deux ou trois sacs », dit-il.

L’éleveur confie que le lait ne permet plus à sa famille de se nourrir. « Avant, nos femmes partaient en ville vendre le lait et puis acheter des céréales ou échanger directement le lait contre du riz ou du mil. Aujourd’hui on n’arrive plus à le faire parce que le prix des céréales a grimpé et qu’on ne gagne plus suffisamment de lait », explique-t-il.

La vente du lait a été pendant longtemps la principale source de revenus pour les épouses d’éleveurs. Avec une productivité moyenne de moins de 5 litres de lait par jour, les vaches locales sont de moins en moins généreuses. Au grand regret d’Assita Sangaré, épouse du chef du camp peul de Boborola. « Le bonheur d’une femme peulh c’est le lait. Si tu mets toute ton énergie pour t’occuper d’une vache et qu’à la fin il n’y a pas de lait, tu ne tires aucun profit. Mais si nous avons du soutien pour nous occuper du peu de bœufs qui nous reste, cela nous arrangerait parce que la femme Peulh ne peut rien faire sans le lait », confie-t-elle. Il faut donc s’adapter.

Partisans par le passé de l’élevage contemplatif et de la transhumance, les éleveurs Peul se sédentarisent désormais, inscrivent leurs enfants à l’école et développent de nouvelles stratégies de survie. « Nous allons rester ici définitivement. Les bœufs qui ne peuvent pas rester sur place, les enfants vont les mener paître et revenir nous trouver ici. Ce que nous voulons, c’est d’avoir les nouvelles pratiques d’élevage pour travailler sur place », déclare Hamidou Sangaré.

Puis Assita Sangaré ajoute : « Il faut garder juste quelques bœufs dont on peut s’occuper parce qu’aujourd’hui avec beaucoup de bœufs on ne s’en sort pas à cause du manque de pâturage. Il n’y a plus de route pour aller abreuver les bœufs et aussi le manque d’aliment à bétail. Donc avec peu de bœuf dans les enclos on peut arriver à les alimenter correctement et là il y a plus de bénéfice ».

Autre localité, même blues !

 

A quelques 500 km de Boborola, nous nous sommes rendus à Toecé, dans le centre-nord aride du Burkina. Ici, la situation est un peu plus catastrophique. Nous y avons rencontré le chef du village. Agriculteur, il possède également quelques bœufs, moutons, chèvres, poules, etc. C’est un chef impuissant qui nous confie les dures réalités des paysans de la localité en ces termes : « On ne gagne plus grand-chose car nos terres se sont dégradées. Si tu emblaves 4 hectares et que tu ne récoltes que 10 sacs (1 tonnes) ou 12 sacs (1,2 tonnes), cela montre à quel point la situation est critique. On cultive beaucoup, mais on ne peut espérer que cela comme rendements ».

Il ajoute dans la foulée : « Avant nos récoltes suffisaient pour répondre aux besoins alimentaires de la famille et même acheter quelques animaux. Aujourd’hui, il ne pleut plus assez et il n’y a plus de pâturage pour les animaux. Tu es obligé de vendre au moins deux bœufs pour acheter de la nourriture cette année et tu feras de même l’année suivante. A la longue il ne te restera plus rien. La situation va de mal en pis ».Le centre-nord du Burkina est l’une des zones les plus arides du pays.

A Toécé, les paysans sont partagés entre fierté, découragement, fatalité, absence de choix et ….espoir. Boukari Ouédraogo, la trentaine passée, explique : « Si un paysan dans le centre nord emblave 3 hectares, et un autre à Bobo (ndlr : dans l’ouest du pays) emblave un  hectare et demi, celui de Bobo va récolter plus que celui du centre-nord. Ici les terres sont très dégradées. Les paysans burkinabè sont confrontés à des difficultés, mais les paysans d’ici ont plus de difficultés que nulle part ailleurs dans le pays ».

Mais ces difficultés n’empêchent pas Hamado Sawadogo d’être fier de son métier d’agriculteur. Il dit : « L’agriculture est une fierté pour nous parce qu’on en tire beaucoup de bénéfices. Nous sommes nés trouver ce métier, nous nous sommes investis et on arrive à en tirer profit. C’est en vendant nos récoltes que nous parvenons à payer les scolarités de nos enfants. Que tu sois fonctionnaire ou ministre, tu es le fils d’un paysan ».

Ramata Sawadogo se montre beaucoup moins optimiste quand elle déclare que : « C’est vrai je suis fière de l’agriculture, mais si vous pouvez me trouver une autre occupation je suis intéressée. L’agriculture c’est beaucoup d’angoisses. Il ne pleut plus et aujourd’hui il y a plus de souffrance que de profit ».

Zénabo Kaborélui emboite le pas et pousse le bouchon un peu plus loin. « Je ne veux pas que mon enfant devienne agriculteur. S’il devient infirmier ou instituteur, c’est mieux. Car il pourra m’aider avec la nourriture durant la saison des pluies pendant que je cultive. Il y a à manger dans l’agriculture, mais nous ne cultivons pas le riz, le macaroni non plus. S’il m’apporte du riz, du macaroni et de l’huile je pourrai manger à ma faim en cultivant », soutient-elle modicus.

 

Tout n’est pas noir !

 

Retour à Boborola où Siriki Ouattara, 36 ans, respire le bonheur. Marié à deux femmes et père de cinq enfants, Siriki exploite un champ de 60 hectares de riz, de maïs, de mil, de niébé, d’igname et de manioc.

Son amour pour la terre il le doit en partie à son père. « Je ne l’ai pas retiré de l’école pour les champs, mais je lui ai juste appris le métier d’agriculture. Ainsi, s’il ne réussit pas à l’école au moins il saura faire mon métier pour se nourrir. Ce que je fais pour les nourrir qu’il puisse suivre mes traces pour subvenir à ses besoins, même si je ne suis pas là », témoigne le vieux Abou Ouattara.

Le rêve de son père, Siriki Ouattara l’a réalisé et surpassé. Il raisonne en vrai entrepreneur agricole, orienté sur le marché, avec un plan d’embauche précis.

Il emploie en moyenne 15 à 17 personnes, des femmes pour les semis et des hommes pour le labour à la charrue ou le désherbage à la daba. « Je fais un calcul pour leur prise en charge. Je sais que cette année il me faut tant d’employés et j’essaie de calculer en fonction de leur salaire et leur nourriture. Je prépare le tout et dès qu’on commence il n’y a pas d’inconvénient. Il ne faut pas employer les gens parce qu’il faut employer. Il faut travailler pour pouvoir avoir quelque chose comme bénéfice à la fin », explique-t-il.

Au besoin, il loue les services d’un tractoriste pour le labour. Il utilise également la charrue à traction animale. Siriki Ouattara n’est pas seulement un bon agriculteur. C’est aussi un bon éleveur. Il possède environ 160 bœufs et une centaine de moutons et de chèvres.

Il livre un de ses nombreux secrets : « Je travaille beaucoup plus avec la fumure organique que les engrais. Comme j’ai le bétail en fin d’année j’essaie d’étaler cette fumure que je peux avoir avec les voisins peulhs. Une fois qu’on l’étale on n’a plus besoin d’une quantité énorme d’engrais. Je pense que c’est beaucoup avantageux que l’engrais qu’on utilise ».

Aujourd’hui, Siriki Ouattara est un exemple de réussite à Boborola. Il n’hésite pas à se mettre au service de sa communauté. Sa nouvelle façon de travailler fait tache d’huile. « Quand j’ai commencé à travailler les gens ont vu que la méthode que j’utilise est beaucoup rentable et ils ont commencé à changer. Les gens cultivaient avec la petite daba et ils ont commencé à cultiver avec la charrue et ça va. Ceux qui sont près de moi, je leur donne les bœufs de labour et ils se débrouillent. Si le voisin est gêné tu n’as pas la paix, c’est pour qu’on puisse progresser ensemble »

A côté de ces paysans de métier, il y a les reconvertis, venus de l’administration ou de l’armée. C’est le cas de Nestor Sélémi Bondé, gendarme à la retraite. « Je suis né d’une famille paysanne. Dans ma profession de gendarme j’étais mécanicien auto. J’aurais pu faire un garage, mais j’ai choisi de venir au champ parce que mes parents sont paysans », fait-il comprendre.

De son enfance à maintenant, la nature a pris un coup de vieux. Il se souvient qu’à l’époque, les terres n’étaient pas dégradées, on arrivait à cultiver aisément, avec un peu d’engrais tout allait bien. Aujourd’hui les sols sont dégradés, les gens labourent des superficies de plus en plus grandes et récoltent de moins en moins.

Ici aussi, comme en Europe, l’enfer c’est le marché. Nestor Bondé lui tourne dos. Il a choisi de produire juste pour nourrir sa famille restée en ville. Il n’en demande pas plus. Image

Il explique son choix avec beaucoup de philosophie : « Produire pour vendre, c’est compliqué. C’est-à-dire qu’on veut faire le maximum. Alors qu’aujourd’hui on peut avoir une grande superficie pour produire plus et quand vous n’avez pas le personnel pour le faire, vous perdez forcément parce que vous n’allez rien récolter. Le minimum, vous allez l’avoir mais pas ce que vous avez investi. Si c’est pour produire pour vendre il faut la main d’œuvre.Or aujourd’hui au Burkina le problème est là, c’est qu’avec l’orpaillage, les jeunes fuient l’agriculture »

Orpaillage ennemi de l’agriculture ?

ImageL’or détournerait-il vraiment les jeunes de l’agriculture ? Au Burkina Faso, le secteur minier connait un développement sans précédent. Le métal jaune est devenu, depuis 2009, le premier produit d’exportation du pays, détrônant au passage le coton. En seulement quelques années, le pays a délivré plus de 700 permis de recherche minière. A cela s’ajoutent des centaines de sites d’exploitation artisanale et anarchique de l’or, communément appelés sites d’orpaillage.

Sur le site d’orpaillage de Songodin, dans le centre-nord du Burkina nombre de chercheurs d’or sont agriculteurs ou éleveurs. Désœuvrés durant la longue saison sèche, ils viennent tenter leur chance, parfois au péril de leur vie.

L’agriculture est pour beaucoup une activité par défaut et la recherche de l’or, l’expression d’un rêve, un désir ardent d’une vie moins pénible et plus heureuse. Ouédraogo Zakaria fait une courte pause entre deux coups de pioche pour livrer son témoignage : «On ne peut pas abandonner totalement l’agriculture. Même s’il ne pleut pas suffisamment tu vas toujours cultiver. Si tu dois laisser tomber l’agriculture pour l’orpaillage il y aura des moments où tu ne t’en sortiras pas. Si tu gagnes suffisamment d’argent, tu peux te lancer dans le commerce. Mais si tu ne gagnes rien, tu continues à cultiver ».

A qui donc la faute si de plus en plus de jeunes fuient l’agriculture ? A Boborola, le sujet passionne et divise. Jeunes et vieux s’accusent mutuellement. Sanou Boureima reproche aux vieux d’être égoïstes et de manquer de vision. Il déclare : « Il arrive des fois où tu aides ton père à cultiver avec la daba. A la fin de la récolte, au lieu d’acheter des bœufs pour la prochaine saison des pluies, il décide de marier une femme avec cet argent alors qu’il a déjà une femme. Si tu es à la place de ce jeune, est-ce tu l’aideras prochainement ? Tu préfèreras t’adonner à l’orpaillage ».

La réaction des anciens ne se fait pas attendre. « Pourquoi ne veux-tu pas que je marie une autre femme ?, lui rétorque fermement Kienou Moussa. Je vais la marier. Ensuite je chercherai de l’argent pour acheter des bœufs. Si tu vas à la recherche de l’or sans la bénédiction de tes parents, un jour où l’autre, tu seras victime d’un éboulement de la mine », poursuit-il.

Dans la foulée, Sékou Ouattara ajoute: « Aujourd’hui les jeunes veulent un travail où ils gagnent sur-le-champ, ce qui n’est pas possible. Dire que cultiver n’est pas bénéfique ce n’est pas vrai. Même à l’école si tu ne te mets pas au sérieux tu ne peux pas réussir ».

Dégradation des terres, raréfaction des pluies et des pâturages, manque de moyens matériels, les agriculteurs burkinabè collectionnent les problèmes. Mais ils ne manquent pas d’appui.  A l’échelle du pays, nombreuses organisations non gouvernementales les aident par différentes voies à découvrir et adopter de nouvelles techniques agricoles et pastorales et un meilleur mode d’organisation collectif.

Toutefois, l’enthousiasme des agents de développement et les moyens somme toute limités des ONG ne suffisent pas pour résoudre définitivement les nombreux problèmes des agriculteurs burkinabè. Un effort soutenu de l’Etat est donc nécessaire à travers la mise en œuvre de politiques agricoles adaptées pour la promotion de ce secteur.

Mais rien ne dit que cela suffise. L’exemple des agriculteurs européens poussés à la surproduction et au surendettement par des politiques incitatives pousse à réfléchir. Pas en se laissant envahir par le blues mais par l’espoir, aussi mince soit-il.

Inoussa Maiga

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